Covid-19 : une école en état d’urgence

Creato: 24 Aprile 2020 Ultima modifica: 24 Aprile 2020
Scritto da Fabiola Sica Visite: 508

Une nouvelle attaque contre les conditions de vie du prolétariat.

Publié le 23 Avril 2020 par Sica/Pantopolis [IT]

cov19scuolaLes écoles de tous niveaux sont fermées depuis le début du mois de mars. Dès le moment où il est apparu clairement qu’il n’était pas possible de continuer à donner cours en classe, il y eut un premier et bref moment de perplexité auquel a succédé cette «brillante» idée : l’enseignement à distance (DAD)**. Le DAD, consiste en l’utilisation de plates-formes numériques pour fournir aux élèves des leçons, des devoirs, des tests et des examens. Sur le site web du Ministère de l’éducation, vous pouvez accéder à « [...] des outils de coopération, d’échange de bonnes pratiques et de jumelage entre écoles, des webmestres de formation, des contenus multimédias pour les études, des plateformes certifiées [...]»[1]

 

L’enseignement à distance devient, en effet, un outil qui contribue aux processus de déshumanisation des relations ainsi que d’aliénation radicale tant des hommes que des femmes. L’enseignement à distance, mutatis mutandis, est une forme de didactique qui est en tout cas cohérente avec le rôle des écoles dans la société capitaliste, et, de plus, il s’inscrit nécessairement dans la gamme des phénomènes d’accélération de l’atomisation sociale. Dans le contexte d’urgence Covid-19[2], les dispositions relatives à l’école se trouvent au carrefour de l’isolement social, des politiques de contrôle exercées par les nouvelles technologies[3] et des énièmes «manœuvres de politique économique visant à réduire les dépenses publiques»[4], d’autant plus nécessaires dans un moment d’approfondissement de la crise capitaliste.

La relation entre les êtres humains, qui dépasse les limites du fonctionnel, devient accessoire sinon un problème, bien plus qu’elle ne se manifeste déjà dans de nombreux cadres scolaires.

Les travailleurs et travailleuses ayant des enfants d’âge scolaire, qui se retrouvent sans les moyens et les ressources nécessaires pour mettre en œuvre de l’enseignement à distance, sont confrontés à de graves difficultés économiques et familiales.

Bien qu’on veuille à tout prix parler d’ «inclusion via le web», les faits –  et les données – nous racontent une tout autre histoire.

Selon les données de l’Istat relatives à 2018 et 2019, 33,8 % des familles en Italie ne disposent pas d’un ordinateur ou d’une tablette, 47,2% disposent d’un de ces appareils et seulement 18,6 % en ont plus d’un. Selon l’Istat, le nombre d’enfants âgés de 6 à 17 ans qui n’ont pas d’ordinateur ou de tablette est d’environ 850.000, dont environ 470.000 dans le sud de l’Italie. De plus, dans de nombreuses familles, l’accès à l’Internet existe (environ 96 %), mais on ne dit pas si dans lesdites familles, il y a suffisamment d’appareils pour tous les enfants d’âge scolaire. Il devient donc nécessaire de choisir lequel des enfants peut suivre les cours en ligne. En ce qui concerne les compétences numériques, seuls 30,2 % ont des compétences numériques élevées, 3 % n’en ont aucune et deux tiers ont des compétences numériques faibles ou basiques. Les conditions de logement ont également une forte influence sur les résultats scolaires des étudiants. En 2018, l’Istat nous apprend que 27,8 % des personnes vivent dans des logements surpeuplés, que 41,9 % des enfants vivent dans des logements surpeuplés. Cela signifie que 41,9 % des enfants ne disposent d’aucun espace physique pour étudier de manière efficace.

De nombreux enseignants ne sont pas toujours capables d’utiliser le web ou les «nouvelles technologies», de structurer un programme éducatif qui tienne compte des nouvelles méthodes, avec toutes les conséquences que cela entraîne sur leur travail, lequel ne peut évidemment pas se réduire à des documents et des tâches envoyés par WhatsApp. En outre, les travailleurs scolaires, grâce à des dispositifs électroniques et à une connexion permanente, voient s’estomper les frontières entre le temps de travail et le temps non travaillé, ce qui entraîne une détérioration significative de leurs conditions de travail.

En outre, les enfants de travailleurs ayant moins de possibilités (en termes d’outils, de temps disponible, de niveau d’éducation) sont exposés à l’échec scolaire et à la marginalité.

La solidarité entre camarades, déjà affaiblie dans les salles de classe, au nom de la compétition et de la réussite individuelle, disparaît en fait, car dans cette organisation il n’y a pas de possibilité de disposer d’espace, de moyens, de temps.

Les étudiants apprennent donc, même dans cette situation circonstancielle, que «seuls les meilleurs réussissent», reproduisant l’individualisme bourgeois qui prédomine dans les faits et l’idéologie.

L’enseignement à distance est encouragé depuis la maternelle. Qu’est-il advenu des recommandations de divers médecins et spécialistes concernant les précautions à prendre pour l’utilisation des télévisions, des smartphones, des tablettes, des PC ? La Société italienne de pédiatrie a élaboré un document officiel dans lequel elle clarifie les risques liés à l’utilisation de dispositifs médiatiques non adaptés à l’âge des enfants et donne des indications pour en tirer le meilleur parti[5].

Bien que l’utilisation de ces moyens par les enfants soit aujourd’hui tristement abusive, souvent sans soutien d’un adulte, le fait que l’école autorise et soutienne cette utilisation devrait au moins apparaître comme une contradiction. Mais c’est bien plus qu’un non-sens. Même si cela devait s’avérer être un abus d’outillage technologique néfaste pour la croissance psycho-physique des enfants, afin d’administrer ce qui existe sans exposer trop fortement à la conscience commune les contradictions de la société contre-humaine par excellence, la société capitaliste, qu’il en soit ainsi... :

Vous voyez, il y a quelque chose que les médecins et les pédagogues vous disent depuis des années, ce qu’il ne faut pas faire : passer des heures devant un écran. Et pourtant... maintenant vous devez le faire : non seulement vous y êtes autorisés, mais nous vous l’ordonnons. (Applaudissements)

La dad a une forte influence sur les structures professionnelles et familiales du prolétariat et, en particulier, sur la vie des travailleuses. Comme ce sont principalement les femmes qui s’occupent de leurs enfants, elles sont également responsables de l’éducation scolaire de leur progéniture. Il s’ensuit que, dans de nombreux cas, il faut choisir entre le travail et la prise en charge de leurs enfants. Il va sans dire que dans de nombreux cas, les femmes deviennent d’ex-travailleuses, souvent sans avoir la garantie ni la possibilité d’accès aux primes gouvernementales, parce qu’elles ont des contrats précaires ou inexistants. Dans ce cas également, les soi-disant prestations pour l’achat d’appareils de formation à distance ou pour le paiement d’une baby-sitter leur laissent le temps dont elles peuvent disposer. C’est en déconnexion totale avec la réalité quotidienne de ceux qui travaillent illégalement, n’ont pas les papiers nécessaires, ne peuvent pas donner une preuve de leurs revenus, et pourtant ils existent.

La fermeture des écoles, selon certains, pourrait être l’occasion de repenser l’éducation, les modèles de socialisation, la dynamique familiale. Tout cela n’est pas arrivé mais ne pourra arriver : on ne peut pas repenser l’éducation sans repenser tout le système. On ne peut critiquer la réduction des enfants et des jeunes à l’état d’appendices d’appareils électroniques, sans voir comment les prolétaires sont totalement incorporés dans le système mort des machines, comme ses appendices vivants.

Il ne s’agit pas de réformer l’école, les soins de santé, d’améliorer la vie privée des «citoyens», d’apporter un soutien accru ou d’améliorer la vie des femmes au foyer en général. Il s’agit de saisir à la racine les contradictions que ces phénomènes font ressortir dans toute leur crudité, d’identifier comment ils font partie intégrante d’un système social en crise systémique, qui n’offre aujourd’hui à l’humanité que barbarie, misère et guerre permanente. Mais ce qui apparaît comme un monstre si gigantesque qu’il ne peut même pas être bravé, ce monstre n’est qu’une forme historique de la société humaine, que les femmes et les hommes qui vendent leur force de travail ont la possibilité de renverser. Avec le rôle irremplaçable d’un Parti mondial de la révolution la plus radicale que l’histoire n’ait jamais connue : celle de l’émancipation communiste de l’humanité.

* http://www.istitutoonoratodamen.it/joomla34/index.php.

** DAD : didattica a distanza.

[1] https://www.istruzione.it/coronavirus/didattica-a-distanza.html

[2]  Cf. « Coronavirus: basta capitalismo! »

[3]  Cf. “La lotta di classe ai tempi del Coronavirus ».

[4] «Nous avons réduit les dépenses pour tous les amortisseurs sociaux et donc aussi pour l’éducation. D’autant plus qu’à côté de quelques écoles coûteuses pour l’élite des techniciens super-spécialisés, une école médiocre et peu coûteuse, qu’elle soit publique ou privée, suffit à former la grande masse de pousse-bouton dont le marché du travail actuel a besoin. Nous assistons donc à un phénomène qui dépasse le monde scolaire pour toucher l’ensemble de la société. Un processus qui, en raison de sa rapidité et de sa violence, n’est peut-être comparable qu’à celui qui se déroula entre le XVe et le XVIe siècle. À cette époque, presque tous les serfs étaient prolétarisés par le capitalisme moderne naissant ; aujourd’hui c’est au tour d’un large éventail de classes inférieures et moyennes, y compris les intellectuels, avec le bouleversement des structures sociales qui ont caractérisé la phrase fordiste du capitalisme, dont les résultats restent largement à déchiffrer» (L’école, même si elle est de qualité, est toujours une école de classe !).

[5] Enfants d’âge préscolaire et dispositif médiatique : voir les recommandations de la Société italienne de pédiatrie : https://www.sip.it/wp-content/uploads/2018/06/Bambini-in-et%C3%A0-prescolare-e-i-Media.pdf.